Si je vous dis “entreprise”, quel imaginaire vous vient à l’esprit : celui annihilant des Temps modernes de Chaplin, celui impitoyable du Loup de Wall-street ou encore celui coercitif de La loi du marché ? Vous allez me dire : “oui, mais ce sont des films !”. Certes. Mais ils représentent bien les imaginaires dans lesquels nous baignons. Et ce que les entreprises racontent d’elles-mêmes n’en diffère pas tant que cela. La preuve avec ces 3 récits.
Le récit de l’efficacité en entreprise : l’imaginaire de la machine
C’est sans doute l’imaginaire le plus répandu parmi les entreprises. Celui mécaniste d’une usine où chacun est à son poste et où les machines fonctionnent à plein régime, bien huilées par les process. Dans les modèles d’organisation identifiés par Frédéric Laloux dans Reinventing organizations, cela correspond au modèle Orange : un modèle de réussite basé sur l’efficacité, le matérialisme et la science. Celui qui s’est répandu à la faveur de la révolution industrielle.
Ce modèle d’organisation et le récit qui l’accompagne sont tellement ancrés qu’on ne s’en rend même plus compte. Et pourtant l’univers sémantique des discours corporate des entreprises prouve qu’il est là et bien là. On parle évidemment d’efficacité et de process mais on utilise aussi les mots :
- outils ( informatiques)
- moteur (le moteur qui fait tourner les entreprises mais aussi le moteur personnel)
- rouages (pour désigner les collaborateurs)
- utilisateurs (pour parler des clients)
- leviers (d’action)
- réglage, prototype, matériel, engrenage, soupape…
- et les verbes produire, actionner, fabriquer, ajuster, fonctionner, turbiner, équiper, exploiter…
Cet imaginaire a des avantages pour l’entreprise : il renvoie une image simple (voire simpliste) de l’organisation. Il rassure : il suffit d’actionner un bouton ou de mettre de l’huile dans les rouages pour que ça fonctionne. Mais il a bien sûr des inconvénients : ça vous fait triper, vous, d’être assimilé au rouage d’une machine ? Moi, personnellement, j’aurais un peu peur de me retrouver broyée…
L’idée ici n’est pas de dénoncer ni même de critiquer. Juste prendre conscience de l’imaginaire auquel les entreprises recourent quand elles parlent d’elles-mêmes. Qu’une entreprise “orange” utilise cet imaginaire, et l’univers sémantique qui va avec, n’est pas forcément un problème. Mais si une entreprise du modèle vert (harmonie) ou orange (inspiré) l’utilise, alors là c’est dommage !
Quand l’entreprise investit la conquête : l’imaginaire guerrier
Encore un imaginaire bien ancré dans les discours et les pratiques des entreprises. Il va de pair, bien sûr, avec le modèle de marché concurrentiel qui établit, de fait, une rivalité entre les acteurs. Il s’agit de conquérir des parts de marché et de gagner la guerre des prix !
Voici une liste non exhaustive des mots couramment utilisés, surtout en communication interne :
- conquête (de parts de marché ou de nouveaux pays)
- offensive, assaut
- expansion (économique)
- enjeu, stratégie, tactique
- campagne (de publicité)
- mobiliser et engager (les collaborateurs)
- troupe (pour parler des équipes)
- armes (pour désigner les moyens)
- combat (y compris pour des combats sociétaux)
- front (sur le front de)
- victoires (fêter les victoires)
Encore une fois, cet imaginaire a ses avantages : le discours est dynamique et mobilisateur. Il permet de souder les équipes en vue d’un objectif clair : la conquête, la victoire. Le revers de la médaille ? L’autoritarisme et la violence induits par ce type de discours peut influer sur les modes managériaux. Recourir à cet imaginaire doit donc être réfléchi en amont : est-ce bien le seul moyen d’embarquer les équipes ? Est-ce représentatif du mode d’organisation que l’on souhaite promouvoir ?
Le récit de la protection en entreprise : l’imaginaire de la famille
C’est le propre des entreprises familiales qui ont un modèle Vert : Frédéric Laloux explique que c’est un modèle d’organisation fondé sur le partage (notamment des connaissances et du pouvoir) et sur l’autonomie des équipes. Les valeurs y sont fortement revendiquées. Et la culture nourrie est celle de l’harmonie et de la coopération.
Dans ce type d’organisation, on retrouve les mots :
- maison (pour parler de l’entreprise)
- héritage, filiation, histoire, racines
- patrimoine (pour la culture commune)
- partage
- coopération, soutien, entraide
- alliance, union, liens
- communauté, tribu
- parrain
Ce champ sémantique porte en lui la vision d’une société plus juste et plus épanouissante pour chacun. C’est donc déjà un nouveau récit. Mais on peut quand même l’interroger : si l’entreprise adopte cet imaginaire de la famille, ne renvoie-t-elle pas l’image d’une entité refermée sur elle-même ? Et que vont ressentir ceux qui la quittent ? Auront-ils l’impression de trahir ?
Le pouvoir des récits organisationnels
On le voit, ces récits mécanistes, guerriers ou familiaux, ont imprimé nos consciences : il est considéré comme évident que la raison d’être des entreprises est de conquérir (des clients, de nouveaux marchés), comme normal de mettre en place des process et des outils (quitte à ce que les collaborateurs perdent un peu le sens de leur métier), comme naturel qu’un chef d’entreprise protège ses équipes tel un chef de famille.
Bref, les récits organisationnels et les champs sémantiques employés façonnent nos représentations des entreprises. Les interroger et en changer peut contribuer au changement de perception de leur rôle dans la société. Sur ce point, l’économie sociale et solidaire, et en particulier les coopératives, peuvent montrer le chemin. Par leur discours comme par leurs actes.
Pourquoi les coopératives sont-elles si inspirantes ? Parce que la vision du monde qu’elles portent se reflète dans leur activité et leur organisation, dans ce qu’elles font et dans la manière dont elles le font. Tout s’aligne : ce qu’elles disent d’elles-mêmes et ce qu’elles disent du monde.
Ce qui pêche encore ? Leur discours qui embarque dans l’imaginaire du militantisme sans aller chercher d’autres possibles. Le risque est d’exclure tous ceux que ce discours politisé rebute. Et c’est dommage…
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