Vallée du Silicium / Alain Damasio

A l’heure de l’apogée de l’IA, cet essai technopoétique questionne notre façon de vivre avec les technologies : il analyse comment le technococon dans lequel nous baignons depuis 30 ans et qui s’accélère sous prétexte de sécurité, est en train de nous désincarner et de se refermer sur nous…

Le pitch : voyage intérieur en terre digitale

De retour de pèlerinage aux USA en 2022, Alain Damasio nous partage ses visites, ses rencontres (sociologues, anthropologues, artistes…), ses ressentis, ses analyses à travers sept essais dans lesquels il interroge la place de la technologie dans nos vies. Du siège d’Apple au cœur de la Silicon Valley aux banlieues désespérées de San Francisco, il arpente la Vallée du Silicium, où le futur est plus qu’un simple produit, c’est devenu un vrai business. 

Selon lui, la technologie n’est pas neutre (et ne devient donc pas ce que nous choisissons d’en faire) car : 

  • La technique porte en elle une valeur de base : l’efficacité. Elle impose donc un rapport au réel sur cette base.
  • L’innovation technologique est toujours le fruit de choix financiers = des attentes du capitalisme.
  • Une technologie impacte notre façon d’agir pour du meilleur en théorie et du pire (emprise, harcèlement) en pratique.
  • La technologie porte en elle un rapport au monde et y enferme notre liberté (notre libre-arbitre s’exerce au cœur d’un monde qu’elle a déjà modifié).

L’auteur : Alain Damasio

Alain Damasio est un romancier français né en 1969. Ses domaines de prédilection ? La science-fiction et la fantasy. Sa marque de fabrique ? L’anticipation politique. Chez Déjà Demain, on a adoré La horde du Contrevent et les Furtifs. Sa langue éminemment créative et la densité de ses romans en font des expériences plus que de simples lectures. 


Pourquoi c’est Nouveaux récits ? 

Parce qu’il questionne notre rapport à la technologie (applis, IA…) et en diagnostique ses nombreux mirages et inconvénients : 

  • Elle augmente notre réalité, mais en réalité elle l’appauvrit.
  • Elle nous connecte aux autres mais ne nous lie pas.
  • Elle affiche des ambitions sécuritaires, mais est liberticide.
  • Elle veut compacter les tâches, mais nous en désapproprie.
  • Son but n’est que financier, sans notion de responsabilité sociale ni d’éthique.

Loin de proposer une pensée seulement technocritique réactionnaire, Damasio partage ici les fruits de son immersion dans la vallée digitale. Une ode à l’esprit critique et à une réflexion sur les possibilités d’une technologie qui reste à sa place d’outil. Damasio constate que la technologie nous a donné du pouvoir, en nous retirant la puissance. Il nous appelle donc à réinvestir ce que nous avons en nous pour vivre une vie pleine et riche. Et ça c’est 100 % nouveaux récits !

Les concepts-clés : 7 essais techno-centrés

  • Un seul anneau pour les gouverner tous ? Damasio décrypte le rôle des grandes entreprises de la Silicon Valley dans le kidnapping de notre réalité.
  • La ville aux voitures vides : À San Francisco, il analyse comment la voiture autonome, symptôme de sécurité totalitaire et maladive, vient, à la manière de tous les autres services numériques “voler” notre capacité à être et à faire. 
  • La ligne de coupe : Ici, il questionne la place du corps. Incontrôlable, on ne veut plus qu’il bouge tout en conservant la sensation de bouger. L’interface remplace le face à face. Il questionne la notion de frontière physique et de frontière digitale où, sous prétexte de sécurité, nous sommes devenus des bureaucrates de notre quotidien. “Bouger doit générer de la trace, pas de la liberté” : seuls les réseaux ont le monopole de cette trace et c’est à nous de circuler en eux.
  • Love me Tenderloin : C’est le quartier le plus pauvre de San Francisco : folie et détresse, psychoparc libertarien. Ce qu’il manque selon lui ? Le lien, une empathie et une sympathie minimales. Il nous manque la confrontation à l’altérité : ce que nos vies numériques nous empêchent de faire. Les GAFAM n’ont pas tué les liens : ils les ont dévitalisés et absentés.
  • Le problème à quatre corps : Damasio détaille ici comment notre corps s’est coupé en 4 : corps organique (corps qui fonctionne à l’instinct), corps monitoré (corps mesuré), décorps (corps augmenté), l’accorps (énergie d’être soi, du vivant en nous). Et il espère l’avènement d’un “encorps” : des corps hybridés avec la tech mais toujours dominés par la vitalité.
  • Trouvère, portrait du programmeur en artiste : Damasio questionne ici la possibilité d’une technologie vécue positivement, une technologie conviviale comme le décrivait Illitch. Une IA : Intelligence Amie, un outil contrôlé par l’homme ?
  • Pouvoir ou puissance : Il démontre enfin ici en quoi prôner la neutralité de la technologie est une faute politique. Mais comment vivre avec les technologies : un empuissantement choisi et une déconnexion assumée ? En nous éduquant tous. A nos routines, à notre attention, à la prise de distance. Et en continuant à nous questionner sur tout ce que cela implique : effacement du monde extérieur, oubli du corps, mnémose, ubiquité, connexionnite… en un mot, interroger notre devenir-machine.

La citation qu’on aime : 

“ Telle est ma conviction personnelle : si nous avons une responsabilité politique, elle est de battre le capitalisme sur le terrain du désir. Comment ? En déployant une écriture qui, par ses thèmes, sa narration et ses personnages, donne envie non seulement de se bouger et d’amener un monde vivant à l’existence, mais fasse aussi bruisser le désir des liens dans son tissage. Qui nous fasse éprouver le goût que prend le cosmos sur nos lèvres quand les étoiles pleuvent, qui nous fasse sentir ce que ça fait d’être cousu à même un collectif, fil à fil, à même la liberté des autres qui devient sienne. Capital et consommation, les deux têtes de l’hydre , rabattent ces désirs longs en besoin cash (l’hydre les mâche) pour ensuite les dégrader de nouveau, ces besoins (l’hydre les crache), en pulsions d’achat. Le tout sous une logique strictement individuelle, dans la solitude du scroll et du porno. Si j’ose le jeu de lettres, le connectif à couper net la double aile du collectif pour lui greffer à la place sa double haine – de soi et des autres. Mytho alors ? Oui, si l’on s’avise que la mythopoïèse est l’art précieux de faire précieux de faire pousser des mythes dans les interstices du béton effrondriste.” 

“Nos imaginaires modernes affrontent des imachinaires.”


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