L’espèce fabulatrice / Nancy Huston

Raconter des histoires, est-ce se raconter des histoires ? Non, répond Nancy Huston. C’est donner du sens à un monde qui, sans récit, en serait dénué. Dans cet essai paru en 2008, la romancière interroge le rôle de la fiction, son utilité pour l’espèce humaine. Et va même jusqu’à affirmer que sans les fictions, l’espèce humaine n’aurait sans doute pas survécu…

Le pitch : le récit est le propre de l’espèce humaine

Qu’est-ce qui différencie l’homme des autres primates ? Le fait que, par ses récits, l’humain dote le réel de sens. On n’a jamais rencontré de groupe humain qui soit dépourvu de religion, de rituel, de contes ou de magie, bref qui ne recourt pas à l’imaginaire. Selon Nancy Huston, c’est parce que l’espèce humaine est fragile, qu’elle a choisi cette manière de voir le monde : non pas tel qu’il est mais en l’interprétant, en lui conférant un sens. Selon l’autrice, notre imagination compense notre fragilité. Sans cette imagination qui donne du sens au réel, l’espèce humaine aurait déjà disparu.

L’auteur Nancy Huston

Romancière, essayiste et musicienne, Nancy Huston est née au Canada et vit en France. Elle anime aussi des ateliers en prison. C’est justement suite à la question d’une détenue qu’elle s’est lancée dans l’écriture de cet essai : “Pourquoi raconte-t-on des histoires alors que la réalité est déjà tellement incroyable ?”

Pourquoi c’est Nouveaux récits ?

Parce que Nancy Huston nous montre à quel point les récits sont fondamentaux, nécessaires à notre survie. Mais à quel point, aussi, tout n’est “que” récit : pour elle, la guerre est un récit, l’amour aussi et même l’information qui se veut factuelle n’est en fait qu’une manière de nous raconter le monde. La bonne nouvelle est que si ces récits nous mènent dans le mur, on peut choisir de les déconstruire pour en reconstruire de nouveaux.

Les concepts-clés : fabula, fiction et arché-textes

  • La fabula : l’espèce humaine est, par essence, fabulatrice. Non pas au sens de mentir mais de raconter des histoires qui donnent du sens au monde.
  • La fiction : pour l’autrice, tout est fiction. Cette notion ne renvoie pas uniquement aux fictions littéraires et cinématographiques mais à toutes les interprétations : les mythes, les religions, les fables, les histoires. La fiction est donc, pour elle, une façon d’interpréter le monde qui nous entoure.
  • Les arché-textes : ce terme désigne les fictions sociales, nos grandes représentations : les croyances et les discours qui nous unissent, qui permettent de construire le ciment de nos sociétés.

La citation qu’on aime

Soudain la détenue qui s’était tue jusque-là relève la tête, me regarde droit dans les yeux et dit : « à quoi ça sert d’inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable ? ». Cette femme est prostrée, elle a tué quelqu’un, moi non, tous mes meurtres sont dans mes romans. Je suis à la prison de Fleury-Mérogis.

“Personne n’a mis du Sens dans le monde, personne d’autre que nous. Le Sens dépend de l’humain, et l’humain dépend du Sens. Quand nous aurons disparu, même si notre soleil continue d’émettre lumière et chaleur, il n’y aura plus de Sens nulle part. Aucune larme ne sera versée sur notre absence, aucune conclusion tirée quant à la signification de notre bref passage sur la planète Terre ; cette signification prendra fin avec nous.”

Il ne nous suffit pas, à nous, d’enregistrer, construire, déduire le sens des événements qui se produisent autour de nous. Non : nous avons besoin que ce sens se déploie — et ce qui le fait se déployer, ce n’est pas le langage mais le récit.”


D’autres lectures…

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