Ce tout petit livre dans la collection tracts de Gallimard permet de comprendre l’impasse dans laquelle nous nous trouvons : tenter de changer un monde tout en mesurant nos succès à l’aune de nos performances. Et si, plutôt, on faisait le pari de la robustesse ?
Le pitch : La fin du Néolithique
Être performant ou efficace, c’est faisable dans un monde stable, connu. Mais la grande révolution de ce siècle (et vraisemblablement des deux prochains), c’est le retour des grandes fluctuations. Qu’elles soient climatiques, environnementales (effondrement de la biodiversité), politiques (guerres, migrations) ou sociales (inégalités explosives), elles remettent en question tous nos systèmes. Nos organisations politiques, nos entreprises, notre travail, nos indicateurs. La sobriété ou la décroissance, parce qu’elles ne remettent pas en question l’idée même de performance, sont des impasses. En cela, on arrive à la fin d’une longue période de maîtrise de la nature, commencée lors du Néolithique et accélérée depuis les années 50.
Et si, comme le vivant, on travaillait plutôt à créer des systèmes robustes, qui savent résister aux fluctuations ? Hétérogènes, distribués, faisant la part belle aux interactions, ces systèmes sont pérennes quand les systèmes performants sont éminemment fragiles.
L’auteur : Olivier Hamant
Chercheur français en biologie et biophysique, il prône un modèle de société inspiré du vivant, qui favorise la robustesse plutôt que la performance. Il est l’auteur de plusieurs livres et intervient désormais aussi auprès des entreprises.
Pourquoi c’est Nouveaux récits ?
Après la vague du développement durable comme solution à tous nos maux, puis celle de la sobriété, et enfin celle de la décroissance, Olivier Hamant nous invite à penser autrement. Plutôt que de chercher à contraindre ou à réduire la performance, pourquoi ne pas voir le monde sous un autre prisme, celui de la robustesse (qu’il préfère au mot « résilience », pas toujours adapté ou même bien compris) ? C’est un nouveau regard sur le monde et sur le fonctionnement des organisations. Ce n’est même pas une vision « long terme » puisque par définition, on ne sait pas ce qui se passera, ni à court terme, ni à long terme. C’est un apprentissage d’une nouvelle manière de vivre qui célèbre les couteaux suisses, les collaborations, la santé humaine et celle de nos milieux… La viabilité économique est une conséquence, pas une nécessité de départ. Un nouveau récit qui fait envie tout en donnant des clés opérationnelles de transformation.
Les concepts-clés : des concepts parallèles, qui s’excluent les uns les autres
- Le paradoxe de Jevons : cet effet pervers de la « technologie durable » est désormais documenté. Quand une technologie devient plus efficiente, plus économe en énergie ou en ressources, cela déclenche de nouveaux besoins qui effacent l’économie réalisée. Les réfrigérateurs, les voitures, sont devenus plus gros aujourd’hui et les économies par unité sont ainsi annulées.
- Adaptabilité vs. adaptation : être adapté à une situation, c’est être spécialisé pour cette situation. A l’inverse, être adaptable, c’est être polyvalent et s’assurer que même ses points faibles puissent tenir la route en cas de situation extrême. Évidemment, dans le monde qui vient, particulièrement incertain avec de grosses fluctuations, il est logique de rechercher l’adaptabilité et de dire au revoir à l’adaptation.
- Robustesse vs performance : le vivant cherche à survivre, résister, durer, quelles que soient les conditions. Pour cela, il cultive la robustesse, faite de gâchis, de diversité, et de sous-performance. La performance, quand il y en a, est ponctuelle et justifiée par des raisons de survie. Comme la fièvre qui permet à nos enzymes d’être un million de fois plus performantes en cas de pathogènes à combattre, mais seulement sur un temps très court. Olivier Hamant insiste sur le fait qu’une trajectoire robuste ne peut cohabiter avec une trajectoire fondée sur l’efficacité ou la performance. C’est bien un choix à opérer pour nos sociétés.
La citation qu’on aime
« Nous ne manquons pas de solutions ; nous avons surtout accès à trop de solutions contre-productives. Notre première mission n’est pas d’en ajouter, mais bien plutôt de les passer au crible. La robustesse est le premier filtre pour sélectionner les solutions les plus pertinentes dans un monde fluctuant. Mieux, elle fait passer la sobriété d’une contrainte d’entrée peu mobilisatrice à un produit de sortie fiable. Par ailleurs, proposer à une personne démunie d’être sobre est indigne ; lui ouvrir la voie de la robustesse est nettement plus pertinent. Le primat donné à la robustesse est pragmatique (faire face à un monde fluctuant), opérationnel (faire émerger la sobriété et la durabilité) et plus engageant (répondre à la volonté de durer plutôt qu’à la nécessité de réduire).
Le basculement vers la robustesse n’est enfin pas vraiment négociable dans un monde fluctuant : nous n’aurons pas le choix. Et c’est une excellente nouvelle. Nous quittons l’époque du burn-out – des humains comme des écosystèmes – pour entrer dans le monde du respect de notre tempo, de notre ontologie, de nos liens. Nous quittons l’époque de l’optimisation dominante construire sur la pauvreté des interactions pour entrer dans la société de la robustesse fondée sur la richesse et la diversité des liens. Dans un monde en basculement socio-écologique, la robustesse construite contre la performance nous invite à une inversion totale de notre modèle social, économique et culturel, dans tous les secteurs. »
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Vallée du Silicium d’Alain Damasio
Rêver l’obscur de Starhawk
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