Qu’on y adhère ou qu’on la redoute, la décroissance est désormais entrée dans le débat public. Les nouveaux récits ont-ils à voir avec elle ? Un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout ? Explorons ensemble ce que décroissance et nouveaux récits ont à nous raconter de l’avenir (et du présent).
Commençons par poser des définitions, histoire de mettre la même chose derrière les mots. Pour la décroissance, il y a une grosse différence entre sa définition économique et la manière dont elle est utilisée politiquement. Dans le débat public et sur les plateaux de télévision, le mot est pour le moins clivant, déclenchant des réactions épidermiques. « La décroissance, c’est la fin de notre modèle social, c’est la pauvreté de masse. Jamais je ne l’accepterai », a fustigé le premier ministre Gabriel Attal le 30 janvier 2021 à l’Assemblée nationale, en dénonçant l’écologie « punitive », l’écologie de la « brutalité » (cité dans Le Monde du 3 septembre 2021). Certains penseurs y voient, à l’inverse, une nécessité. « La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. [..] La sortie du capitalisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre, civilisée ou barbare. La question porte seulement sur la forme qu’elle va prendre et la cadence à laquelle elle va s’opérer. » André Gorz, Ecologica 2008. Pas simple de se faire une opinion en écoutant les uns et les autres.
Aux origines de la décroissance
Comment est née l’idée de la décroissance ? Dans le rapport Meadows en 1972, Donatella et Dennis Meadows démontrent qu’il y a des limites à la croissance. En clair, si on veut éviter un effondrement par manque de ressources, il faut nécessairement garder sous contrôle la croissance démographique et économique, ou se préparer à vivre une bascule des civilisations aux cours de la première moitié du XXIe siècle. Si le rapport n’appelle pas à la décroissance en tant que telle, il donnera naissance au concept de développement durable qui entend concilier le développement économique avec le respect de l’environnement et les droits humains.
Un demi-siècle plus tard, force est de constater que le développement durable, avec ses intentions louables, n’a pas réussi à remettre le fonctionnement de nos sociétés sur le chemin du respect des limites planétaires. Sans doute parce que le développement implique la croissance et donc l’augmentation de l’extraction des ressources.
Et c’est sans doute pourquoi la question de la décroissance est revenue dans le débat public ces dernières années. Et si c’était la seule solution ?
Décroissance vs. récession
Pour savoir de quoi on parle réellement, on est allés lire un spécialiste de la question. L’économiste Timothée Parrique en a fait son sujet de prédilection. Et voici la définition qu’il en donne. Pour lui, la décroissance c’est « la réduction planifiée et démocratique de la production et de la consommation dans les pays riches, pour réduire les pressions environnementales et les inégalités, tout en améliorant la qualité de vie ». Il insiste sur quatre caractéristiques : « La soutenabilité, la justice, le bien-être et la démocratie. » (cité dans Reporterre 8 juillet 2021).
Premier élément intéressant : cela n’a donc rien à voir avec la récession qui est une contraction subie de nos économies, avec souvent au passage, de la casse sociale. On parle donc bien d’un projet de société planifié, organisé, piloté.
L’impossible découplage
Dans son livre Ralentir ou périr, Timothée Parrique déboulonne également le mythe du découplage. Le découplage, c’est cette idée séduisante selon laquelle on pourrait découpler la courbe de l’économie et celle de l’impact carbone. En clair, on pourrait produire plus, sans émettre plus. Toutes les études montrent hélas que ce n’est pas comme cela que ça se passe dans la réalité (sauf exceptions très réduites dans le temps et dans l’espace). Nouvelle impasse donc… Il ne nous resterait décidément que la décroissance comme solution pour maintenir l’habitabilité de la Terre.
Mentionnons rapidement aussi le paradoxe de Jevons qui démontre que toutes les technologies plus propres, même si elles sont plus économes en énergie ou en ressource, génèrent de nouveaux usages qui compensent les économies… Résultat : il n’y a pas d’économie. Un exemple ? Les réfrigérateurs, devenus moins énergivores mais beaucoup plus gros qu’il y a 10 ou 20 ans. Ou la norme des SUV, plus lourds que les petites citadines ou même les routières d’il y a quelques décennies. Dans les deux cas, même si leur efficience énergétique a été améliorée, au global, les consommations d’énergie sont plus importantes.
Décroissance et nouveaux récits
Quel rapport entre la décroissance et les nouveaux récits ? Un nouveau récit, c’est une histoire (pas un tableau excel), positive (pas de sensibilisation ou d’injonction à un comportement) qui aide à se projeter dans un monde plus juste, plus durable et plus heureux (ces 3 dimensions ensemble créent le cadre de réflexion des nouveaux récits).
Dans la définition de la décroissance de Timothée Parrique, on retrouve les mêmes 3 dimensions puisqu’il s’agit de réduire les pressions environnementales et les inégalités et d’améliorer la qualité de vie. Les nouveaux récits et la décroissance partagent donc le même objectif, la même vision de l’avenir.
La vraie question, c’est de savoir si la décroissance est une « histoire positive » ? Et les quelques débats entendus dans les médias donnent une réponse assez évidente. Au pire, c’est un épouvantail. Au mieux, une contrainte nécessaire. Mais pas de positif à l’horizon… Et pas de belles histoires à raconter…
Croissance ou décroissance : choisir son récit
Décroissance. Le mot lui-même est problématique. Dé-croître, c’est synonyme de contrainte, de régime forcé, d’aller dans le sens du moins, du pire, du déclassement. Que des mots repoussoirs ! Notre cerveau n’aime pas la privation et cherche toujours à nous l’éviter à tout prix. « Sans doute est-ce la principale force du système en place que de parvenir à imposer ses vues en faisant croire que toute alternative est impossible. Dans cette proposition comme dans de nombreuses autres que porte le mouvement de la décroissance, la difficulté principale est avant tout de parvenir à faire tomber les barrières mentales érigées dans nos imaginaires collectifs pour ouvrir de nouveaux champs des possibles afin de pouvoir oser dire : oui, on peut faire autrement ! », déclare Philippe Huguenin dans Moins ! Journal roman d’écologie politique. Car oui, la croissance elle-même est un récit. Le récit majeur de nos sociétés. C’est une vision du monde et non une réalité tangible. A nous de choisir si on veut continuer à croire collectivement à ce récit, ou à en choisir un plus utile et plus vertueux.
Pour le biologiste Olivier Hamant, grand défenseur de la robustesse, la décroissance n’est pas une clé d’entrée ou un objectif à se donner car elle ne mobilise pas. En revanche, c’est le résultat d’une logique de robustesse, qui vise à nous faire durer dans un monde de plus en plus mouvant.
Lire la synthèse Antidote au culte de la performance / Olivier Hamant
La décroissance comme nouveau récit : positiver la contrainte ?
Et si on racontait le monde qui vient, dans ses 3 dimensions, en positif ? Ce monde plus juste, plus durable et plus heureux serait peut-être un monde avec de « nouvelles abondances », comme dit Julien Vidal. Dans ce futur, décroissant économiquement, qu’aurait-on en plus ? Plus de liens avec nos familles, nos amis, mais aussi nos voisins, les collectifs locaux. Mais aussi plus de temps pour s’engager localement, se cultiver, prendre soin de soi ou se réaliser artistiquement. Et plus de santé aussi car plus de mouvement, de temps en pleine nature, de calme. Ou encore plus de liberté et d’autonomie dans un monde où la norme prendrait une place plus petite. Et enfin plus de nature foisonnante, d’abondance de vie végétale et animale.
Et si, finalement, le pouvoir des nouveaux récits, c’était justement de nous raconter autrement cette histoire de décroissance ? De nous raconter le monde qui vient, nécessairement plus sobre, comme un monde d’épanouissement, de réalisation de soi, de temps choisi, de collectifs douillets, de respect des individualités et des parcours de vie ?
Car c’est bien là que se joue toute la différence entre la décroissance et les nouveaux récits : faire envie. Comme le dit Alain Damasio, « le combat (ndlr contre le capitalisme) se gagnera sur le terrain du désir ». C’est bien l’ambition de ceux qui, comme nous, œuvrons à faire émerger de nouveaux imaginaires.
