La performance : quels imaginaires et récits déconstruire ?

Nos imaginaires sont imprégnés par les récits de héros de la performance : des battants qui parviennent à surmonter maladie ou handicap pour accomplir un exploit (sportif ou autre), des self-made men qui, partis de rien, construisent un empire. Ou encore les wonder moms qui excellent en tant que femmes, mères et professionnelles. Sur Instagram, TikTok ou LinkedIn s’étalent les récits de nos micro-performances, de nos défis personnels relevés. Où est le mal ? Il est, comme souvent, dans l’excès. Nous nous enfermons dans une course effrénée à la performance, dans une compétition qui, avouons-le, ne nous rend pas heureux. Pour proposer de nouveaux récits autour de la robustesse et de la coopération, il faut d’abord questionner le pourquoi de ce culte de la performance : comment en sommes-nous arrivés là ?

Le périple linguistique du mot “performance”

Le latin performare (qui signifie parachever au sens d’aller au bout d’une action) a donné, en vieux français, les mots “parformer” et “parfourmer” signifiant  “parfaire”, “accomplir”. Alors que ces mots disparaissent des usages en France après le XIIIe siècle, ils traversent la Manche et s’installent dans la langue anglaise via l’anglo-normand. Dans le monde artistique, avec la performance théâtrale, et dans celui du sport, avec le turf.

C’est justement par les courses de chevaux que le mot performance revient en France au XIXe après quelques siècles d’exil. Il réapparaît en 1839 dans le Littré  avec une définition hippique : “tableau des épreuves subies dans l’hippodrome pour un cheval de course”. Puis vers 1872, il se met à désigner les exploits sportifs, au moment même où le sport moderne et le culte du record se répandent en Europe. Puis, le mot est adopté par les champs de la physiologie (1869), de l’ingénierie (1929), de la psychologie, de la technologie et de la linguistique.

De ce périple linguistique, la performance a hérité une ambiguïté : elle désigne à la fois l’action, ainsi fidèle au sens anglais, comme dans la performance théâtrale ; et la prouesse, avec l’idée de perfection de l’étymologie latine, comme dans la performance sportive.

Quand la performance devient un culte

A partir du XIXe siècle, dans les domaines sportifs et industriels, on quantifie la performance : le chronomètre mesure les performances sportives tandis qu’à l’usine, on cherche à optimiser chaque geste de l’ouvrier pour améliorer la productivité. La performance s’accommode très bien de la discipline et de la soumission. On pourrait donc croire qu’avec le déclin de la discipline et l’émancipation individuelle, la performance passe au second plan : eh bien, pas du tout, bien au contraire !

C’est ce que démontre le sociologue Alain Ehrenberg dans son ouvrage “Le culte de la performance”. Il y analyse comment la montée en puissance des valeurs de concurrence économique et de compétition sportive a propulsé ce qu’il appelle un “individu-trajectoire”. Cet individu est en quête de son identité personnelle et de sa réussite sociale. Il subit une pression sociale le poussant à se dépasser dans tous les domaines.

Selon le sociologue, nos symboles et “héros” changent dès l’après-guerre. Trois changements qui signent l’avènement du culte de la performance :

  • Les champions sportifs deviennent des symboles d’excellence alors qu’ils étaient signes de l’arriération populaire.
  • La consommation est le nouveau vecteur de réalisation personnelle alors qu’elle connotait auparavant aliénation et passivité.
  • Le chef d’entreprise est un modèle de réussite alors qu’il était l’emblème de la domination des gros sur les petits.

L’avènement du culte de la performance

Dans les années 1980, le culte de la performance prend de l’ampleur avec le néo-libéralisme et la modification des organisations dans le monde du travail. L’épanouissement personnel et l’initiative individuelle deviennent les nouvelles règles du jeu social : la quête permanente de la performance s’impose comme le motto de l’actif occidental accompli.

L’entreprise a désormais un rôle de premier plan : elle est le nouveau creuset de récits dominants. Chaque individu mène sa vie comme un vrai professionnel de la performance. L’entreprise est la voie royale pour conquérir son autonomie et définir son identité sociale. L’attente normative de performance est particulièrement flagrante aujourd’hui sur les réseaux sociaux : on nous enjoint de devenir les entrepreneurs de nos propres vies et de mettre en scène nos performances.


Récits de performance : les revers

Le résultat de cette course effrénée à la performance ? Une fragilisation des individus et des souffrances psychiques : l’individu, sommé d’être l’entrepreneur de sa vie, devient “un fardeau pour lui-même”. L’individu déprimé, avec son “défaut de projet, défaut de motivation, défaut de communication”, est “l’envers exact de nos normes de socialisation”. Une société du burn-out, en somme…

Performance et monde de l’entreprise, les récits actuels

On l’a vu : selon Alain Ehrenberg, le monde du travail joue un grand rôle dans le culte de la performance. Si on regarde l’histoire du concept de performance dans les entreprises, on se rend compte que ses contours ont beaucoup changé. En effet, la définition de la performance en entreprise a évolué :

  • En 1965, la définition générale se base sur deux éléments : l’efficacité (atteindre des objectifs financiers) et l’efficience (avec le moins d’efforts possible). Ainsi dans les années 1950 et jusque dans les années 1970, on dit d’une entreprise qu’elle est performante quand elle est productive et qu’elle crée de la valeur pour les actionnaires.
  • Dans les années 1980 et 1990, sont inclus d’autres indicateurs liés aux clients, notamment la conversion des prospects en clients, la satisfaction et la fidélisation. Ce nouveau champ apporte une vision commerciale de la performance.
  • Puis, dans les années 2000, la performance devient organisationnelle en incluant des indicateurs RH comme la sécurité au travail et les conditions de travail.
  • Aujourd’hui, la performance des entreprises est tridimensionnelle : financière, bien sûr, mais aussi sociale et environnementale. Cela renvoie à l’idée d’une comptabilité en triple capital qui porterait au bilan de l’entreprise non seulement ses résultats financiers mais aussi son impact social et environnemental.

La performance comme facteur de fragilisation

La performance, d’abord cantonnée au sport et à l’entreprise, a investi tous les champs, y compris celui de l’environnement : on parle de performance énergétique des habitats et de performance environnementale des entreprises. Performance et durabilité ne semblent pas s’opposer. On pourrait donc se dire que la performance est compatible avec le monde qui vient.

C’est là que le biologiste Olivier Hamant nous met en garde : la performance, la recherche perpétuelle d’optimisation, ne nous préparent pas au monde fluctuant dans lequel nous entrons. Au contraire, la performance nous fragilise. Pour illustrer son propos, il donne l’exemple des réfrigérateurs : nos vieux frigos consommaient trop d’énergie ; on a donc amélioré leur efficience énergétique ; comme ils sont devenus plus performants, on a pu accroître leur taille. Au final, l’ensemble des réfrigérateurs ont une consommation beaucoup plus importante que nos vieux frigos…

Selon Olivier Hamant, la performance offre une vision réductrice et mécaniste du monde : on traite les problèmes “par le petit bout de la lorgnette” (problème -> solution -> extraction d’une ressource) et ainsi, on en crée d’autres, ailleurs. Un exemple avec les éoliennes : pour résoudre le problème posé par les énergies fossiles, on fabrique des éoliennes. Mais cela crée d’autres problèmes : un problème de ressource car elles nécessitent des métaux rares, un problème de déchets car elles ne sont pas recyclables et un problème de biodiversité car elles dérangent les écosystèmes (en mer, en raison du bruit et sur terre, pour les oiseaux).

Cette recherche de performance (même environnementale) se “paie”… L’addition étant réglée par les écosystèmes (épuisement des ressources, crise climatique) mais aussi au niveau individuel (la société du burn-out selon les termes d’Olivier Hamant). Cette vision de la performance comme une obsession coûteuse rejoint l’analyse d’Alain Ehrenberg sur les conséquences négatives du culte de la performance pour l’individu.

Le nouveau récit de la robustesse

Comment se départir de ce culte de la performance ? Olivier Hamant propose un antidote : la robustesse. Pour lui, le progrès au XIXe siècle est de quitter le monde du burn-out. Cette bascule n’est pas une transition, c’est une inversion. Car la robustesse est le chemin inverse de la performance.

Comment y arriver ? Dans son livre “Antidote au culte de la performance”, il propose plusieurs pistes concrètes, qui sont autant de nouveaux récits à explorer :

  • En agriculture, la robustesse consiste à ne plus exploiter les écosystèmes pour augmenter la production. Il consiste à nourrir les écosystèmes par la production (maintenir l’hygrométrie, un sol vivant…). Comme la marche est haute, il propose de commencer par faire du mélange variétal (par exemple, plusieurs variétés de blé dans le même champ). 
  • Dans le domaine de l’habitat, il propose de se tourner vers des matériaux certes moins performants énergétiquement, mais plus robustes car disponibles localement. Et qui ne nécessite pas beaucoup d’énergie pour les produire : terre crue, bois, paille…
  • Dans le champ de l’éducation, il suggère de passer de la compétition à la coopération et à la robustesse des savoirs. Par exemple en invitant les élèves à aller chercher eux-mêmes les connaissances et à les partager.
  • Et enfin, pour la consommation, il opte bien sûr pour l’économie d’usage vs. la propriété. Selon Olivier Hamant, la location des outils et appareils, la réparation et bien sûr le DIY sont des choix de robustesse.

Performance : changer les récits et changer les rôles

Dans ce monde nouveau, les ingénieurs auraient un autre rôle : non plus celui d’incrémenter la performance via des délégations techniques, mais d’inventer des solutions robustes et diversifiées s’appuyant sur l’autonomie des citoyens. L’idée serait de viser des solutions réparables à vie au niveau local.

Le progrès, ce ne sera donc pas du “toujours plus” de performance mais plus de robustesse. Cela ouvre des possibles sur le champ des nouveaux récits :

  • Faire l’éloge de la lenteur (vs. culte de la vitesse) : prendre des chemins de traverse plutôt que d’aller droit au but.
  • Cultiver la diversité sur tous les plans, y compris techniques avec la technodiversité.
  • Encourager la redondance : oui aux doublons, non à la spécialisation qui permet la performance mais qui fragilise.

Alors, on y va ?

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