Anecdotique le temps ? Dans le monde en fin de cycle dans lequel nous vivons, le rapport temps est une question centrale. Bien plus d’ailleurs qu’on ne l’imagine. Et si c’était LA question-clé pour tout réinventer ?
Tout va trop vite…
On ne vous fera pas l’affront de vous expliquer que tout s’accélère. Depuis Accélération du sociologue Hartmut Rosa, sorti en 2013, on sait qu’aller toujours plus vite est un des signes caractéristiques de la modernité. L’auteur explique que l’accélération est technique, sociale, mais qu’elle concerne aussi nos modes de vie. Trois types d’accélération qui se renforcent les uns les autres. Le digital et l’arrivée de l’IA ne font qu’amplifier le phénomène. Amazon et ses livraisons à J+1 et Zara et ses nouvelles collections toutes les 3 semaines en sont des symptômes parmi d’autres.
Alors oui, tout va trop vite. Et loin de libérer du temps pour les choses importantes, cette accélération s’accompagne d’un sentiment de manque de temps. Deux tiers des Français estiment manquer souvent de temps pour faire tout ce qu’ils voudraient dans une journée.
Le manque de temps est-il vraiment un problème ?
D’abord, le manque de temps est majoritairement perçu comme une souffrance. Pour 61 % des Français, mieux vaut avoir plus de temps libre et moins d’argent (les proportions étaient inverses en 2008. Rien que cela justifierait de se pencher sur le problème.
Quand nous animons des ateliers Voyage en 2030 Glorieuses, ces ateliers projectifs où l’on rêve à un avenir plus juste, plus durable et plus heureux, cela ressort nettement, quel que soit le groupe. Une vie meilleure est une vie dans laquelle on a plus de temps pour les choses qui comptent. Les choses qui comptent peuvent varier selon les individus mais il s’agit souvent du temps de relation avec ses proches, du temps de contribution à des communautés, du temps aussi de création. Et pourtant, 4 Français sur 10 passent plus de trois heures par jour devant les écrans, et pour la moitié d’entre eux, soit 2 Français sur 10, le chiffre monte à cinq heures (source : baromètre du numérique 2025).
Toujours plus vite : le mantra du capitalisme
Le rapport au temps est aussi, dans sa version systémique, un verrou du capitalisme. En clair, le rapport au temps est ce qui garantit un système qui tourne. En effet, dans notre obsession de la mesure, nos KPI et tous nos indicateurs-clés ramènent à l’idée qu’il faudrait accomplir un maximum de choses en un minimum de temps. Cela s’appelle l’efficacité ou la productivité et c’est toujours vu comme quelque chose de positif dans nos mondes professionnels. Faire plus en moins de temps ou faire plus vite, c’est gagner. On ne questionne pas cet état de fait.
Inventer un nouveau récit du temps : ralentir ?
Or dans ce monde aux ressources limitées et aux burn-out de plus en plus fréquents, la vitesse est un problème. C’est même peut-être LE problème. L’économiste Timothée Parrique, dans son livre Ralentir ou périr, met l’accent sur ce point. La décroissance, puisqu’il s’agit du modèle défendu, n’est pas le modèle du « moins » dans l’absolu mais surtout le modèle du « moins vite ». Il ne s’agit pas de demander à chacun de renoncer aux 4 pulls qui lui font envie mais de se demander si ces 4 pulls, plutôt que d’être achetés cette année, pourraient être achetés sur les deux prochaines années. Quantitativement, c’est moins. Mais psychologiquement, c’est très différent. L’économiste invite ainsi à tout faire moins vite. C’est ce rapport au temps qui peut tout changer. Ralentir, au niveau individuel ET au niveau collectif, ce serait la clé de la sobriété et de la soutenabilité (et en prime, potentiellement d’une vie plus satisfaisante).
Dans sa remise en cause de la performance au profit de la robustesse, Olivier Hamant s’attaque aussi à cette suprématie de l’efficacité et de la productivité pour nous inviter à être sous-performants et surtout pas experts, à nous disperser et à autoriser le « gâchis » de temps, comme le fait la nature qui sait s’adapter à presque tout.
A quoi cela pourrait ressembler ?
Nous sommes tellement habitués à ces rythmes qu’on peine à imaginer autre chose.
Et si on faisait donc un tour par la fiction pour imaginer à quoi pourrait ressembler un monde plus lent ? Hadrien Klent dans Paresse pour tous, et La vie est à nous, explore cette piste avec bonheur. Moins de travail, plus de relation, plus de contribution, plus de réalisation de soi, plus de santé : ralentir va de pair avec ce monde plus juste, plus durable et plus heureux que l’on appelle de nos vœux.
Certains scénarios 2050 imaginés par l’ADEME aident aussi à se projeter dans cette nouvelle société (même si le pari est de réussir la neutralité carbone sans réduire le PIB). On aime le podcast Demain c’est pas loin qui les met en scène sous forme d’une courte fiction : le scénario 1 “Frugale la vie” (sobriété) et 2 “Plus forts ensemble” (collectif) donnent des pistes intéressantes. Comme la piste du panier de légumes contre 3 h de travail par semaine dans un jardin collectif. Ou le cours de saxo en échange de la coupe de cheveux. Ou encore l’échange d’un cours d’anglais contre une location de cocotte pour le week-end. On prend le temps…
Ralentir, est-ce facile ?
Même si on est convaincu que ralentir, ce serait la belle vie, que c’est LA solution pour remettre nos vies dans le cadre des limites planétaires… on a du mal pour la majorité d’entre nous.
Les raisons ? Autant individuelles que collectives. Pour les raisons individuelles, chacun fera son introspection. Mais pour les raisons collectives, voici le tableau : nous vivons dans un monde qui survalorise la vitesse, la productivité, la performance, le résultat. Même si on est convaincu individuellement des bienfaits du ralentissement, la pub, la culture d’entreprise, les débats à la machine à café ou à la sortie de l’école induisent en permanence que « faire toujours plus, c’est bien », « être rapide, c’est mieux ». Si on a grandi dans les années 80, ère des workaholics et des working-girls, on s’est façonné un système de valeurs productiviste. Résultat ? On se sent nuls et vides quand on fait lentement ou qu’on ne fait rien…
Vers des récits désirables de slow life
Comment donc faciliter des changements de comportements ? Une bascule des imaginaires est nécessaire. Il nous faut construire des nouveaux récits collectifs qui valorisent la lenteur plutôt qu’une vie menée à 100 à l’heure. La philosophie slow life a ses adeptes, souvent d’ailleurs associée au minimalisme. Le point décisif qui en fait un nouveau récit, c’est la désirabilité. Les pratiquants de la slow life ont souvent un art de vivre esthétique et soulignent la beauté et l’intentionnalité de chaque instant.
Dans le même esprit, on aime l’approche du slowpreneuriat défendu par Laure Dodier, qui cherche à déconstruire nos vieux réflexes productivistes cachés un peu partout dans nos vies professionnelles.
Pour terminer, voici donc quelques questions à se poser pour débusquer nos croyances pas toujours conscientes :
- Si j’avais plus de temps libre, qu’est-ce que je gagnerais ?
- Quelles sont les caractéristiques que j’associe à quelqu’un de lent ? De rapide ?
- Comment je me sens quand je suis dans l’urgence ?
- Qu’est ce que je pourrais arrêter sans que ma vie s’en trouve amoindrie ?
- Qui suis-je quand je ne fais rien ?
