La nature : quels imaginaires déconstruire ? quels contre-récits proposer ?

Les arbres, les montagnes, les animaux, la mer… On peut avoir l’impression qu’il n’y a rien de plus factuel, concret et objectif que la nature. Bien au contraire, la « nature » est un récit qui détermine notre rapport au monde et peut soit nous emmener dans le mur, soit devenir notre planche de salut. Décryptage.

Nature vs. culture 

L’idée de nature est fluctuante et plurielle mais l’objet de cet article est surtout de comprendre de quelles représentations on hérite, nous, en Occident. Même si on peut apporter de la nuance à cette idée, nous sommes imprégnés de la pensée d’Aristote qui oppose la nature à ce qui est transformé par l’homme. D’un côté, ce qui existe en tant que tel : l’arbre, la montagne, la plante. De l’autre, la maison, le vêtement, le discours… 

Cela pose les bases d’une opposition entre nature et culture, affirmée ensuite par Cicéron, et qui va perdurer à travers les siècles.

La nature : une mécanique à notre disposition

L’époque moderne, qui commence à la Renaissance, ajoute à cette opposition la métaphore de la machine. La nature devient une mécanique bien huilée. Fontenelle, au XVIIe siècle, affirme que « la nature est en grand ce qu’une montre est en petit ». 

Et surtout, dans le grand élan qui vise à mettre l’homme au centre (alors qu’il n’était auparavant qu’une créature de Dieu), on pense que la nature est à disposition de l’homme, à son service. Elle est un réservoir de ressources à utiliser, à transformer, à civiliser. C’est la base de pensée qui sous-tend la conquête coloniale puis la révolution industrielle.

Protéger ou conserver 

Au XIXe, quelques voix s’élèvent pour constater les dégâts causés par l’homme sur la nature. John Muir, le père des parcs naturels américains, défend la nécessité de créer des zones naturelles non transformées par l’homme. On appelle ce courant le « préservationnisme », dont l’objectif est de mettre la nature sous cloche.

A côté se développe une autre idée, baptisée « conservationnisme ». Ce courant de pensée recommande plutôt de trouver une manière raisonnable d’exploiter la ressource sans la détruire.

Produire et extraire 

Et puis, la machine économique et démographique s’emballe. Au XXe siècle, la nature est une ressource que l’on exploite pour produire toujours plus. On creuse le sol pour ses minerais. On exploite la terre pour qu’elle produise au maximum. Et on construit des bateaux toujours plus grands pour pêcher des tonnes de poissons. Jusqu’à ce qu’on dépasse la capacité de renouvellement de la nature. 

Le rapport Meadows en 1972 recommande mettre « des limites à la croissance ». En 1987, on commence à parler de développement durable : l’économie doit trouver un équilibre avec le respect de l’environnement et les droits sociaux. En 2009, on évoque pour la première fois les limites planétaires et en 2025, on annonce que 7 d’entre elles (sur 9) sont dépassées.

Et aujourd’hui ? Qu’on parle de climat, d’exploitation des ressources, de l’eau, de la biodiversité : on n’a pas réussi à inverser les courbes. On exploite toujours plus que les années précédentes (même si parfois la progression ralentit).

Vers une réconciliation 

Et si, pour modifier nos comportements, on changeait notre regard sur la nature ? Le philosophe Philippe Descola, dans Par-delà nature et culture, rappelle que cette opposition (entre nature et culture) est un élément culturel occidental, qui s’est répandu dans le monde avec la colonisation, le capitalisme et la mondialisation.

Mais il existe d’autres manières de penser, de considérer la nature, de la raconter. Ces représentations différentes de la nature ont longtemps concerné d’autres continents. Et y perdurent encore parfois. Décentrer le regard, s’ouvrir à d’autres cosmogonies, peut être pour nous une source d’inspiration merveilleuse.

D’autres manières de penser la nature

Les Achuars d’Amazonie, cités par Descola, pensent en cercles concentriques entre la maison et la jungle. Pas d’opposition donc mais un spectre tout en nuances. Cela nous rappelle le concept de zones en permaculture. De la maison (zone 1) à une zone de non intervention (zone 5). On pense en fréquence décroissante d’interventions.

Descola mentionne aussi des rapports au monde où les humains et les non-humains ont la même manière de vivre leur intériorité (âme, valeurs, conscience, communication…) : comme l’animisme. D’autres où les humains et non-humains partagent la même physicalité (manières de se nourrir, de se reproduire, de se déplacer…) comme le totémisme. En Occident, le naturalisme qui prévaut reconnaît aussi les ressemblances de physicalité mais place la conscience humaine au-dessus de la conscience non-humaine.

Du côté des écoféministes

Autre point de vue fertile : la domination de la nature et la domination des femmes a la même racine. Et on ne pourra envisager restaurer un rapport correct à l’un sans changer l’autre.

Cette pensée est à la base de l’écoféminisme, défendu par le mouvement Chipko en Inde. Leur acte fondateur : des villageoises enlacent des arbres pour éviter qu’ils ne soient coupés. L’activiste indienne Vandana Shiva, fondatrice du mouvement, reprend les thèses écoféministes et lutte conjointement pour le droit des femmes et pour la préservation du vivant.

En France, Françoise d’Eaubonne, théorise l’écoféminisme. La phrase « Nous ne défendons pas la nature. Nous sommes la nature qui se défend » est aujourd’hui reprise par de nombreux mouvements écologistes. La séparation nature/culture a fait son temps…

Réinventer les communs 

D’autres voix s’élèvent pour restaurer les communs. De quoi parle-t-on ? Selon Wikipédia, ce sont « des ressources partagées, gérées et maintenues collectivement par une communauté ; celle-ci établit des règles dans le but de préserver et pérenniser ces ressources tout en fournissant aux membres de cette communauté la possibilité et le droit de les utiliser, voire, si la communauté le décide, en octroyant ce droit à tous. Ces ressources peuvent être naturelles (une forêt, une rivière), matérielles (une machine-outil, une maison, une centrale électrique) ou immatérielles (une connaissance, un logiciel). »

Ce mode de fonctionnement était assez courant avant la Renaissance. Les villages géraient la forêt ou la rivière en bonne intelligence, sans qu’il y ait de propriété individuelle. Aujourd’hui, remettre la nature au centre de nos communautés en restaurant des communs permettrait de retrouver un lien direct avec la nature dont nous dépendons. Elle va de pair avec un fonctionnement démocratique, souvent à une échelle locale. 


Droit à la nature

On pourrait aussi parler du droit de la nature, qui vise à donner une personnalité juridique à un fleuve ou une forêt, de manière à pouvoir la défendre devant un tribunal si besoin. 12 % des pays ont des lois nationales ou locales qui reconnaissent la nature comme entité juridique.  Quelques cas concrets existent déjà comme en Equateur, en Ouganda, en Inde ou en Nouvelle-Zélande. En Europe, la lagune espagnole Mar menor a obtenu ce droit en 2022. Dans certains cercles, on peut demander à quelqu’un de prendre la parole au nom de la nature pour s’assurer qu’elle est prise en compte dans les décisions. Dans les entreprises régénératives, cette pratique entre dans les habitudes. D’ailleurs, se demander, à chaque décision, si l’impact sur la nature est ok, voilà une bonne pratique ! Certains peuples amérindiens le faisaient et aujourd’hui dans l’entreprise d’IT Norsys, la nature a le droit de vote.

Se reconnecter au vivant 

Et si chacun d’entre nous cessait de se considérer comme un humain au sommet de la pyramide mais qu’on cherchait à créer des ponts avec les vivants non-humains ? Dans Manières d’être vivant, le philosophe Baptiste Morizot nous invite à créer une nouvelle diplomatie avec le vivant, une forme de relation sans rapport de force pour communiquer et résoudre les conflits. Comme trouver un terrain d’entente entre loups et bergers par exemple. Ses livres sont aussi une merveilleuse invitation à la curiosité pour comprendre la réalité animale, qui souvent nous échappe… « Car les animaux ne sont pas seulement dignes d’une attention infantile ou morale : ils sont les cohabitants de la terre avec lesquels nous partageons une ascendance, l’énigme d’être vivant, et la responsabilité de cohabiter décemment. Le mystère d’être un corps, un corps qui interprète et vit sa vie, est partagé par tout le vivant : c’est la condition vitale universelle et c’est elle qui mérite d’appeler le sentiment d’appartenance le plus puissant. ».  Impossible enfin de ne pas mentionner les courants animalistes, vegans ou antispécistes qui, sous des modalités d’action très différentes, nous invitent à nous mettre à égalité avec les vivants non humains. Qu’on partage ou non leur vision, force est de constater que ce mouvement chahute l’époque. 


En conclusion

On le voit, on ne manque pas de nouveaux récits pour refonder un rapport à la nature plus apaisé, moins utilitaire, plus émerveillé sans doute aussi. Nous avons à y gagner une vie plus pleine de relations nouvelles. Et sans doute, in fine, un monde tout simplement viable dans la durée. 

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